Katmandou, le 10 décembre 2006
Chère Marraine, cher Parrain, Namaste !
2006 s'est avérée riche en événements historiques au Népal. Le mouvement d'avril a changé beaucoup de choses : plus personne, à Katmandou du moins, n'est prêt à se laisser marcher sur les pieds sans réagir. Aujourd'hui, chacun affiche –prudemment- sa confiance en l'avenir. Le roi Gyanendra, en se retirant du pouvoir, a laissé place à un gouvernement et une assemblée transitoires, qui s'efforcent depuis lors d'organiser les élections nationales qui mettront sur pied une Assemblée Constituante. Celle-ci devrait pouvoir donner enfin à ce pays des institutions lui permettant de se développer, et de répondre aux besoins essentiels de sa population. Depuis, un grand pas a été franchi le 21 novembre dernier avec la signature historique du Traité de Paix entre le gouvernement provisoire et les maoïstes qui est venu mettre fin à près de 11 années de guerre civile.
Dans ce cadre plutôt rassurant, les deux grands festivals d'octobre, Dashain et Tihar, ont été célébrés avec un entrain tout particulier. Alors que les fêtes de fin d'année approchent en France, voici de quoi vous en faire une petite idée…
Dashain est le festival le plus important du Népal. Le premier jour est réservé aux déplacements : chacun regagne son village en vue des festivités. Les second et troisième jours, on prie la déesse Durga -ou Devi (déesse de la destruction) pour que chacun soit protégé. On lui sacrifie chèvres (pour les plus riches), canards, poulets... ou oeufs, citrouilles et noix de coco si l'on ne veut pas verser de sang. On "bénit" (avec du sang, du jus de fruit, de la poudre, etc.) les véhicules et les maisons pour éviter les accidents -c'est pour cela, dit-on, que les assurances sont inutiles au Népal… Le quatrième jour, on pose la tika (point rouge sur le front) aux membres de la famille qui sont plus jeunes que soi. Cela s'accompagne de petits dons : argent, pâtisseries ou fruits. Les 4 jours qui suivent, on fait le tour de ses proches pour poser et recevoir la tika. A chaque fois que le rituel a lieu, on mange le "daal bhat" national, riz aux lentilles, version "fête", c'est-à-dire avec viande. On joue beaucoup aux cartes (souvent de l'argent, car c'est la semaine de la chance), et on fait voler des cerfs-volants. Le neuvième jour, on rentre chez soi, et le dixième, on reprend le travail, déjà impatient de voir venir Tihar, deux semaines plus tard...
Tihar est aussi désigné comme le "festival des lumières", parce qu'on y illumine les maisons à l'aide de bougies, lampes à huile et guirlandes électriques. Les premiers jours, on célèbre 1) les corbeaux, 2) les chiens, 3) les vaches, 4) les petits frères. Chacun a droit à des sucreries, une bénédiction, la tika et la mala (collier de fleur), sauf les corbeaux, qui sont trop durs à attraper… Pendant Tihar, les enfants jouent à "Bhailo" durant 2 jours. Par petits groupes, très rarement mixtes, ils font du porte à porte (celles des particuliers, mais surtout celles des magasins !) en chantant la chanson du jour pour réclamer étrennes et friandises avec menaces de représailles dignes d'Halloween à qui ne donnerait pas. Ensuite, c'est "Deushi" : on danse, toujours par groupe et de porte en porte, au son d'instruments traditionnels ou de lecteurs CD, toujours dans le but de récupérer quelques sous. Et ça marche ! Les enfants des Homes ont connu cette année un franc succès... Les garçons ont donc pu faire quelques emplettes, des vêtements principalement.
Des nouvelles de Bisaune :
En novembre, Bisaune a fêté ses 6 ans. C'était l'occasion d'organiser un grand spectacle mettant les enfants à l'honneur. Comme toujours, ils ont su faire montre de leurs nombreux talents : danse, théâtre, poésie, blagues, chants…
On a pu observer, ce jour-l à plus encore qu' à l'accoutum é , l'interaction très particulière des enfants vivant encore dans la rue, venus surtout pour profiter du festin final, avec les "réguliers" qui trouvent chaque jour refuge au Centre d'Accueil d'Urgence, et les enfants déjà stabilisés du Centre de Resocialisation. On s'est jaugé, on s'est défié, et on a fini tous ensemble sur la piste de danse ! Ce type de programmes, regroupant égalitairement des enfants des rues ayant plus ou moins évolué, constitue un véritable phénomène d'attraction pour les enfants qui n'ont pas encore fait le choix de la "réhabilitation".
A l'occasion de ce "Bisaune Day", l'audience a eu droit à une démonstration de danse un peu particulière. Six enfants du Centre de Resocialisation ont été sélectionn é s pour une compétition de danse retransmise à la télévision népalaise. Ayant fini quatrièmes sur trente équipes de toutes écoles et organisations confondues, ils ont été invit é s à nouveau, et peuvent aujourd'hui se prévaloir d'une certaine expérience des coulisses du petit écran. Ils n'étaient pas peu fiers, ce jour-là, de montrer à d'anciens compagnons de rue leur maîtrise de pas complexes et leur parfaite synchronisation…
Du côté des maisons d'enfants :
On est en train de mettre au point une véritable bibliothèque : des livres pour tous âges, pour étudier ou pour se changer les idées, bien rangés et bien gérés. Les enfants de la maison des grands se sont organisés en comité pour en voter les règles de fonctionnement (classement, permanences, durée des emprunts, sanctions en cas de retard…), et en assurent eux-mêmes la gestion quotidienne, sous le regard avisé de leurs éducateurs.
Par ailleurs, les travaux de la nouvelle maison d'enfants ont enfin commencé ! Le coup d'envoi a été lancé début novembre, et nous avons inauguré les fondations comme il se doit, c'est-à-dire par une grande "puja" (offrande aux Dieux) composée notamment de petits poissons secs… Les népalais pensent qu'un grand poisson dort en sous-sol, et que chaque tremblement de terre est suscité par ses mouvements. Après avoir travaillé des mois entiers sur la fiabilité technique du bâtiment, nous avons donc fait en sorte de nous assurer de sa solidité en matière de sacralité… On devrait pouvoir le voir se dresser fièrement sur sa colline à compter de juin prochain.
Et parce que chaque enfant des rues est un cas particulier, voici l'histoire de Vicky, 14 ans, en route vers une vie "normale"...
Vicky est ce qu'on appelle "un enfant difficile". Lorsque je l'ai rencontré, il y a un an, au Centre d'Accueil d'Urgence de Bisaune, j'ai été interloquée par son comportement provocateur, si différent de l'étonnante sagesse des autres enfants des rues qui se trouvaient là.
Vicky a quatorze ans, dont six passés dans la rue. Il vient d'une famille plutôt aisée, qui possède des terres et occupe une maison à deux étages dans la banlieue sud de Katmandou. Ses deux parents sont vivants et en bonne santé, son père tient un commerce de chaussures, et il a deux petits frères, dont l'aîné va à l'école régulièrement. Les voisins ne relatent aucun esclandre domestique : cette famille ne connaîtrait ni l'alcoolisme, ni la violence. Mais qu'est-ce qui a donc pu pousser cet enfant à quitter son foyer à l'âge de huit ans ? Lorsqu'on le lui demande, Vicky répond invariablement : "Je ne veux pas vivre avec eux, c'est tout."
Dans la rue, Vicky est un vrai dur. Malgré sa petite taille, il n'a pas peur de se battre, et ses vêtements sont toujours les plus sales et les plus déchirés. Il connaît toutes les organisations qui aident les enfants des rues à Katmandou : il sait où trouver le meilleur "daal bhat", qui donne des couvertures en hiver, à quelles dates se situent les distributions de vêtements… Il vit au sein d'une bande d'adolescents aguerris, tous plus vieux que lui, qui ne craignent pas d'enfreindre la loi pour survivre : petits larcins, vol, prostitution, trafic de drogue… Malgré, ou grâce à son caractère indépendant, il a su se faire admettre et respecter, et se dit fier d'être un enfant des rues, fier d'être libre. Aux associations bienveillantes qui tentent de le remettre en contact avec sa famille, il fait un pied de nez : trois tentatives de réintégration, trois fuites. Vicky ne fera jamais que ce qu'il aura décidé de faire !
Mais la rue est un monde sauvage, et la liberté qu'elle offre va de paire avec la plus grande insécurité. Vicky se fatigue, et a de plus en plus souvent besoin de venir souffler à Bisaune. Certes, il faut laisser au garde armes blanches et drogues diverses avant d'entrer, mais il y a là des adultes différents, des adultes avec qui on peut s'amuser, et avec qui on peut vraiment parler. Les éducateurs de VOC vont mettre près de trois ans à aider Vicky à se stabiliser. Dès qu'il est contrarié, il file à nouveau et on le retrouve au choix, dans la rue ou dans un autre centre d'accueil. Mais il revient, de plus en plus souvent, et de plus en plus longtemps. Il finit par rester dormir une nuit, puis deux… jusqu'à devenir un des "réguliers" de Bisaune.
C'est été, Vicky a décidé de franchir un pas décisif : il a demandé à être admis au Centre de Resocialisation, ce qui signifie renoncer à la rue, suivre des règles de vie (hygiène, discipline, participation aux taches ménagères…) et surtout convenir avec son éducateur référent d'un plan d'action, c'est-à-dire se choisir un avenir. Vicky ne pourra jamais rattraper les six ans de scolarité qu'il a perdu dans la rue. Et puis, rester assis sur un banc d'école, ça lui casse les pieds. Par contre, il a envie de travailler. Gagner sa vie, ce serait aussi une forme de liberté. Il veut devenir chauffeur routier, et prépare sa formation avec sérieux et assiduité.
Depuis cinq mois, je croise régulièrement Vicky au Centre de Resocialisation. S'il prend toujours des pauses de petit voyou, il a su se faire "adopter" par le nouveau groupe, celui des enfants qui ont envie de progresser. Pour qu'il se tienne tranquille pendant les cours de danse, le professeur lui confie invariablement le lecteur CD. Cela fait bien longtemps qu'il ne s'est pas bagarré. Au pique-nique festif organisé à Dashain pour tous les enfants de VOC, j'ai eu du mal à le reconnaître : propre, souriant, habillé comme un enfant normal, il s'était fait une raie sur le coté…
Encore une fois, merci à vous pour votre aide et votre soutien : ils nous sont précieux. En cette période de fêtes, recevez en retour tous nos vœux de bonheur, au nom des enfants de VOC, qui, grâce à vous, se construisent chaque jour un avenir digne de leur bonne volonté, de leur ténacité et de leur esprit de solidarité. Bonne et heureuse année 2007 !
Adeline Dasnias
Coordinatrice E&D au Népal